Photographier une double arche de la voie lactée
Voici un projet photo qui me tenait à coeur pour le début de l’année : photographier les deux arches de la voie lactée et les assembler sur une même photo ! L’idée n’est pas nouvelle, quelques très belles photos sont visibles sur le net :) Mais l’idée d’essayer de faire la mienne, tant pour le plaisir de passer la nuit sous les étoiles que pour le petit défi technique, me tentait bien ! Si vous souhaitez aussi vous lancer dans l’expérience, voici quelques explications !
La voie lactée d’hiver et la voie lactée d’été se rencontrent au dessus du massif des Baronnies dans la Drôme
Une double arche de la voie lactée, de quoi s’agit-il ?
Mi-mars, pendant la nouvelle lune, les voies lactées d’hiver et d’été sont visibles dans le ciel, à peu près à la même hauteur, mais bien sûr, pas au même moment. La voie lactée d’hiver (à droite sur la photo) est visible le soir à partir de 20h30 environ et la voie lactée d’été (à gauche sur la photo) est visible le matin à partir de 3h00.
Ceci est valable dans l’hémisphère nord. Dans l’hémisphère sud, la bonne période sera mi-octobre. Cette photo est donc un assemblage de deux photos, prises à des heures différentes. Il est impossible d’observer les deux arches en même temps.
La bonne période de l’année
Suivant les saisons et notre position sur la planète, nous ne voyons pas la même partie de la voie lactée. Le coeur est la partie la plus connue, visible de mars (en fin de nuit) à septembre (en début de nuit). Au début de l’année, il est visible incliné à environ 30° alors qu’en automne, il apparait quasiment à la verticale.
En hiver, une autre partie est visible, moins lumineuse mais aussi pleine de beaux objets à observer comme l’amas des pléiades, les nébuleuses d’Orion ou de la Californie. Ces deux parties de la voie lactée traversent le ciel du nord au sud et nous apparaissent comme des arches. Au printemps l’arche de la voie lactée d’été est très bas par rapport à l’horizon alors qu’en automne, il est très haut. Et vice-versa pour la voie lactée d’hiver.
À la mi-mars les deux parties de voie lactée sont visibles durant la même nuit est les deux arches sont approximativement à la même hauteur. C’est donc le bon moment pour prendre cette photo !
Le lieu
Pour cette réaliser cette photo, il faut un champ de vision dégagé à 360° et si possible, éloigné des sources de pollution lumineuse. Concrètement, ce sera souvent un sommet, sans arbre.
L’altitude dépendra du lieu. Le rocher du Caire dans la Drôme est à 780m. Dans les Alpes, il faudra souvent dépasser les 2000m. En plaine, ce sera forcément beaucoup plus bas, la difficulté sera plutôt de trouver un point de vue dégagé.
L’accessibilité est à prendre en compte. Les cols de haute et moyenne montagne sont pour la plupart fermés. A vous de voir si vous souhaitez vous engager dans 3h de randonnée ou pas :) Enfin, pour avoir le coeur de la voie lactée et Orion proche l’un de l’autre, le centre du panorama sera au sud et les extrémités seront orientées vers le nord. Tenez en compte lors du choix de votre lieu de prise de vue.
La météo et la Lune
Il faut une nuit sans nuages, vous l’aurez certainement compris ;) Si des nuages viennent s’inviter en cours de prise de vue, ils vont sûrement créer des artefacts difficiles à traiter au montage du panorama.
Pour le plus certain possible de la météo j’utilise principalement Clear Outside de First Light Optic (lien : https://clearoutside.com/forecast/50.7/-3.52) qui donne le pourcentage de couverture nuageuse et l’altitude des nuages ainsi que la phase de la lune et plein d’autres informations (température, vitesse du vent…). Ce site et l’application pour smartphone sont dédiés à l’astro-photographie.
En croisant ces prévisions avec des sites de prévisions plus classiques (météociel, météoblue…), cela permet d’avoir une prévision plutôt fiable. Si toutes les prévisions prévoient un ciel dégagé, c’est bon !
La phase de la lune est également très importante ! Elle doit être totalement du ciel. Dans la nuit du 18 au 19 mars, la lune se couchait à 18h20 et se levait à 6h41. C’était également la nouvelle lune, elle totalement sombre : aucune solution lumineuse possible ! Si la lune est présente dans votre ciel, elle va créer un gradient lumineux qui sera difficile à assembler ensuite. Elle va également vous empêcher de capturer de nombreux détails dans la voie lactée.
Pour être prêt, j’avais identifié plusieurs lieux de prise de vue, dans les Alpes, le massif central et le Lot. La météo le permettant, j’ai préféré rester plutôt près de chez moi plutôt que traverser la France.
Pour résumer : Dans l’hémisphère nord, cette photo est possible durant la semaine de la nouvelle lune au mois de mars, depuis un point de vue offrant une vision dégagée sur 360°, loin des sources de pollution lumineuse.
Comment se déroule la séance photo ?
Il va falloir prendre trois panoramiques :
le premier plan : 360°
le ciel d’hiver : Nord —> Ouest —> Sud - 220°
le ciel d’été : Sud —> Est —> Nord - 220°
Photographier le premier plan
Le panoramique du sol est le plus simple et peut être réalisé en premier. Il suffit d’attendre l’heure bleue, entre 30 et 45 minutes après le coucher du soleil. Les teintes chaudes du coucher de soleil auront disparu, laissant la place à des teintes bleues qui sont plus cohérentes pour un paysage nocturne. Grâce à la lumière résiduelle du ciel les détails du sol sont toujours visibles.
Pour cette photo, j’ai utilisé les paramètres suivants : 20mm, F2.2, 1600 Iso, 30 secondes. Cadrage horizontal.
Elle est constituée de 3 lignes :
une avec une proportion ciel/sol d’environ 50/50
une avec une proportion ciel/sol d’environ 10/90
une dernière avec le sol, presque au niveau du trépied
Total : 35 photos pour environ 20 minutes de prise de vue (le temps de faire la mise au point, faire quelques essais…). Ça aurait été plus rapide avec un 14mm mais je n’en ai pas ! J’ai aussi pris une photo de moi-même avec la lampe frontale pointée vers le ciel. Une fois le pano du sol terminé, il est temps de passer au ciel.
Photographier le ciel
Le panoramique pour la voie lactée d’hiver doit couvrir un champs d’au moins 180° pour capturer toute l’arche mais je vous conseille de photographier plus large que le strict minimum. J’ai photographié sur 220° pour être certain d’avoir tout capturé avec un chevauchement de 50% entre chaque photo. Il y a deux options : la prise de vue avec ou sans monture équatoriale.
Sans monture équatoriale :
C’est la solution la plus simple. Appareil sur trépied, en cadrage vertical, il suffit de prendre les photos les unes après les autres. Le nombre de photos et la durée de prise de vue dépendent de la focale choisie.
Avec un 14mm, couvrir les 220° nécessite 6 photos avec un chevauchement de 50%. Après chaque photo, pivotez l’appareil de 30°. Pour que les étoiles soient bien nettes et ponctuelles, restez sous les 10 secondes de pose (à tester sur place). Le 14mm cadrant très large, une seule ligne suffit pour capturer la totalité de l’arche, de la base au sommet.
Ordre de prise de vue de la Voie lactée d’hiver avec une monture équatoriale.
Il est aussi possible d’utiliser une focale plus longue, comme un 24 ou un 35mm :
Avec un 24mm, 8 photos avec un chevauchement de 50% et une rotation l’appareil de 24° après chaque photo.
Deux lignes sont nécessaires. A la fin de la première ligne, incliner l’appareil de 30° vers le haut et photographier la deuxième ligne.
Temps d’exposition : restez sous les 5 secondes de pose.
Avec un 35mm, 14 photos avec un chevauchement de 50% et une rotation de l’appareil de 15° après chaque photo.
Trois lignes sont nécessaires. A la fin de la première ligne, incliner l’appareil de 15° vers le haut et photographier les lignes suivantes.
Temps d’exposition : restez sous les 3 secondes de pose.
Plus la focale est longue plus la résolution du panorama finale sera élevée et plus les détails seront fins si l’objectif est performant. Mais le risque de rater une photo (flou de bougé, mauvais raccord, oubli d’une portion de la voie lactée…) augmente également. Une fois la première arche terminée, il est temps d’aller dormir et de revenir vers 4h pour photographier la seconde arche !
Ordre de prise de vue de la Voie lactée d’ét avec une monture équatoriale.
Avec la monture équatoriale
Cette monture permet de faire tourner l’appareil photo sur un axe parallèle à l'axe de rotation terrestre. Les étoiles restent immobiles dans le champ cadré, permettant des temps de pose de plusieurs minutes sans filé.
+ Moins de bruit : poser plus longtemps permet d’utiliser une sensibilité iso plus basse
+ Une meilleure qualité d’image sur les bords et les coins : avec une minute de pose, il est possible d’avoir une photo bien exposée tout en fermant le diaphragme de l’objectif d’un cran ou deux ce qui améliore la netteté aux bords du champ et réduit le vignettage.
- Sans monture, il faudra moins de 3 minutes pour photographier chaque arche. Avec une monture, il faudra entre 15 minutes et une heure suivant la focale.
- C’est un appareil de plus à acheter, transporter et maitriser.
Pour plus d’informations sur la monture équatoriale, j’ai écris un article ici : https://www.clementblin.net/blog-de-photographie-nature-conseil-et-technique/2021/2/8/la-monture-quatoriale-pour-de-superbe-photos-de-la-voie-lacte
Avec ou sans monture équatoriale, tout ce qui est écrit dans le paragraphe précédent (nombre de photos, nombres de lignes, rotation entre chaque photo) est valable, sauf le temps d’exposition.
Organisation de la sortie photo.
L’idéal est d’arriver sur le lieu de prise de vue un peu avant le coucher de soleil. Cela permet de choisir son point de vue facilement, en sécurité et d’installer le matériel tranquillement.
Ensuite, à l’heure bleue, ce sera le moment de photographier le panorama du sol, sur 360°. Cela prendra entre 5 et 15 minutes suivant la focale choisie. Attendez bien l’heure bleue, le sol aura des teintes plutôt froides qui s’accorderont bien avec le ciel nocturne. Ensuite, il faut photographier la partie de la voie lactée visible en hiver.
Déplacement de la voie lactée d’hiver dans le ciel. A 23h30 elle est trop basse sur l’horizon pour être photographiée.
Le 18/03/2026, la nuit commençait à 20H26. La voie lactée était à sa plus haute position dans le ciel à ce moment et à 23h30, elle avait quasiment disparu derrière l’horizon. Cela laisse 3h pour la photographier. Mais si on souhaite avoir la constellation d’Orion bien visible, alors il vaut mieux avoir fini la prise de vue à 22H, avant qu’elle ne soit pas trop basse sur l’horizon.
J’ai attendu 21h pour commencer mon panorama. Entre 21 et 22h, la voie lactée d’hiver est à la même hauteur dans le ciel que le sera la voie lactée d’été, ce qui permet une photo finale plutôt équilibrée.
La première ligne commence en bas à droite. L’appareil est décalé vers la gauche à chaque nouvelle prise de vue. Une fois la ligne terminée, l’appareil est ramené au point de départ, le cadrage est décalé un peu plus haut et la prise de vue recommence. Idem pour la troisième ligne.
Pour être sûr de mes réglages, j’utilise Planit Pro. Grâce au module de réalité virtuelle, il me permet de voir le champ cadré, prend en compte le relief et calcule le nombre de photos, de lignes et de colonnes nécessaires pour réaliser le panorama. C’est très pratique !
Au 35mm, avec 14 photos de 1 minutes par ligne sur 3 lignes, cela donne un temps de prise de vue de 42 minutes au total. C’était parfaitement faisable entre 21H et 22H, les 18 minutes restantes sont utiles pour faire pivoter l’appareil entre chaque déclenchement et vérifier que chaque photo est nette.
La voie lactée d’été s’élève dans le ciel et doit être photographiée avant l’heure bleue.
La prise de vue de la voie lactée d’été fonctionne sur le même principe : même nombres de photos, de lignes et même paramètres d’exposition. Cette partie de la voie lactée monte petit à petit dans le ciel. La première photo sera donc en haut à droite (et non en bas à droite). La première ligne couvre le haut de l’arche, la seconde milieu et la troisième le bas de l’arche, au niveau de l’horizon. La difficulté est qu’il faut avoir pris toutes les photos avant le début de l’heure bleue. Le 18/03/2026, c’était à 5H02.
Les photos prises à l’heure bleue sont plus claires, les teintes sont différentes, le fond de ciel n’est plus noir. Il sera très difficile de créer un panorama sans que la différence ne soit visible.
J’ai commencé les prises de vues à 4H et je me suis rendu compte à 4H50 que je n’aurai pas le temps de terminer la dernière ligne. Je suis passé de 1 minute à 30 secondes d’exposition et j’ai augmenté les ISO d’un cran pour compenser. Cela m’a permis de finir mon panoramique dans les temps.
Le matériel pour l’astrophotographie
Le matériel pour photographier une arche de la voie lactée avec une monture équatoriale.
Pour réaliser cette photo, il faut au minimum :
Un appareil photo à objectif interchangeable, utilisable en mode 100% manuel, offrant une bonne qualité d’image a 1600 ou 3200 iso et permettant une visée directe sur l’écran (liveview) N’importe quel reflex ou hybride sorti depuis 2012 peut convenir.
Un objectif entre 14mm et 35mm lumineux (F2.8 minimum) et performant à grande ouverture. Exemple : 14-24 F2.8, 24mm F1.4, 20mm F1.8, 35mm F1.4.
Un trépied et une rotule stables.
Une seconde et même une troisième batterie (indispensable)
Un petit chiffon et une poire soufflante pour retirer la buée et les poussières de l’objectif (indispensable également !)
Pour capturer plus de détails dans le ciel et rendre la prise de vue plus confortable, il est possible d’ajouter :
Une base de rotation crantée : elle permet de sélectionner un angle de rotation (ex : 30°) et émet un petit « clic » à chaque intervalle. Cela permet de tourner l’appareil dans le noir, sans regarder l’écran en étant sur d’avoir un bon chevauchement entre chaque photo : extrêmement pratique !!
Une télécommande sans fil pour déclencher sans faire vibrer l’appareil photo.
Un support en « L », qui facilite les photos à la verticale.
Une monture équatoriale, ici une star aventurer 2i, pour faire des poses de plusieurs minutes sans filé (et des piles de rechange)
Un conseil : quelque soit votre matériel, assemblez l’ensemble chez vous, tranquillement. Vérifiez que tous fonctionne, qu’il ne manque rien (plaque de fixation, vis, batterie, carte mémoire…) et rangez chaque élément dans le sac, au fur et à mesure.
C’est vraiment rageant quand il manque un petit élément (plateau arcade ou clé allen dans mon cas) qui empêche de prendre les photos !!!
Assembler la photo finale
J’ai assemblé séparément les trois panoramas avec PTGui, un logiciel dédié à la photo panoramique. Il permet d’ajouter et de modifier les points de références entre deux images ce qui est très pratique et efficace pour les photos astros qui ont souvent du mal à bien être assemblées, sans “cassures”. Lightroom et Photoshop ne sont pas aussi efficaces.
Enfin, les 3 parties sont assemblées dans photoshop à l’aide de masque de fusion. J’en ai profité pour retirer les trainées lumineuses causées par les avions et les satellites ainsi qu’atténuer les étoiles avec le plug-in StarXterminator. Des étoiles moins brillantes laissent d’avantage apparaitre les nébuleuses.
Une fois la photo assemblée, j’ai effectué les retouches de couleurs, contraste et luminosité sous Lightroom (je suis plus à l’aise sous Lightroom que Photoshop).
Conclusion
Au total, cette m’aura occupé environ 20h dehors (avec le temps de trajet), 10H devant l’ordinateur et je suis content du résultat !
En plus du petit défi technique, c’est une occasion de passer une belle et fraiche nuit sous les étoiles.
Elle n’est pas parfaite et j’espère pouvoir la recommencer l’année prochaine depuis un endroit sans pollution lumineuse.
Si vous êtes arrivé jusqu’ici, j’espère que cet article vous aura donné quelques clés et l’envie de tenter l’expérience :)
Et si vous avez des questions, vous pouvez bien sur les poser en commentaire !